Lafarge en Syrie : retour sur un dossier explosif

Le géant du ciment Lafarge est visé par plusieurs plaintes pénales, notamment pour "complicité de crimes contre l'humanité" et "financement du terrorisme". Chronologie d'une affaire complexe et inédite dans les annales judiciaires.

Photo Lafarge
Les bases de l'affaire
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2007 : Lafarge rachète une usine en Syrie

Le cimentier Lafarge acquiert fin 2007 la cimenterie de Jalabiya, dans le nord-est de la Syrie. Encore en construction, elle appartenait à l'Égyptien Orascom. Parmi les actionnaires de Lafarge Cement Syria figure l’homme d’affaires syrien Firas Tlass, dont la famille est proche du régime d'Assad.

Le cimentier Lafarge acquiert fin 2007 la cimenterie de Jalabiya, dans le nord-est de la Syrie. Encore en construction, elle appartenait à l'Égyptien Orascom. Parmi les actionnaires de Lafarge Cement Syria figure l’homme d’affaires syrien Firas Tlass, dont la famille est proche du régime d'Assad.

2

2010 : inauguration de la cimenterie de Jalabiya

Lafarge inaugure sa cimenterie, enfin rénovée. Elle affiche une capacité de production annuelle de 2,6 millions de tonnes de ciment. Les 680 millions de dollars (600 millions d'euros environ) investis par Lafarge dans ce site en font le plus important investissement étranger en Syrie, hors pétrole.

Lafarge inaugure sa cimenterie, enfin rénovée. Elle affiche une capacité de production annuelle de 2,6 millions de tonnes de ciment. Les 680 millions de dollars (600 millions d'euros environ) investis par Lafarge dans ce site en font le plus important investissement étranger en Syrie, hors pétrole.

3

Mars 2011 : premiers heurts en Syrie

Printemps arabes: depuis décembre 2010, les peuples de plusieurs pays du monde arabe se révoltent contre leurs dirigeants. Mi-mars 2011, les Syriens descendent à leur tour dans la rue pour demander le départ d'Assad. Le régime reste sourd et réprime violemment les soulèvements. En neuf mois, on compte déjà 5000 morts. Les premiers d'une hécatombe à venir et de plusieurs années d'une guerre sans fin.

Printemps arabes: depuis décembre 2010, les peuples de plusieurs pays du monde arabe se révoltent contre leurs dirigeants. Mi-mars 2011, les Syriens descendent à leur tour dans la rue pour demander le départ d'Assad. Le régime reste sourd et réprime violemment les soulèvements. En neuf mois, on compte déjà 5000 morts. Les premiers d'une hécatombe à venir et de plusieurs années d'une guerre sans fin.

4

Automne 2011 : sanctions internationales

La communauté internationale ne parvient pas à s'accorder sur l'attitude à adopter face à Bachar el-Assad: si toute intervention militaire est écartée, l'Union européenne, comme les États-Unis et d'autres pays, lancent les premières sanctions économiques contre la Syrie. Elles visent notamment les activités pétrolières et gazières. 
Dès décembre, Total quitte la Syrie, peu après Shell, Bel et de nombreuses autres entreprises, pour "se conformer aux sanctions européennes". Lafarge choisit de rester.

La communauté internationale ne parvient pas à s'accorder sur l'attitude à adopter face à Bachar el-Assad: si toute intervention militaire est écartée, l'Union européenne, comme les États-Unis et d'autres pays, lancent les premières sanctions économiques contre la Syrie. Elles visent notamment les activités pétrolières et gazières.
Dès décembre, Total quitte la Syrie, peu après Shell, Bel et de nombreuses autres entreprises, pour "se conformer aux sanctions européennes". Lafarge choisit de rester.

5

2012 : l'usine Lafarge tourne à plein régime

En mars 2012, la France ferme son ambassade à Damas. Le conflit devient militaire et total. Les rebelles affrontent l'armée du régime. Comme des milliers de civils syriens, qui prennent la route de l'exil, la plupart des entreprises étrangères quittent le pays. Pas Lafarge: l'usine tourne à plein régime. La sécurité du site est assurée par l'armée syrienne, puis par les FDS (dominées par les YPG, la branche militaire du parti autonomiste kurde).

En mars 2012, la France ferme son ambassade à Damas. Le conflit devient militaire et total. Les rebelles affrontent l'armée du régime. Comme des milliers de civils syriens, qui prennent la route de l'exil, la plupart des entreprises étrangères quittent le pays. Pas Lafarge: l'usine tourne à plein régime. La sécurité du site est assurée par l'armée syrienne, puis par les FDS (dominées par les YPG, la branche militaire du parti autonomiste kurde).

6

Lafarge conscient des risques à rester sur place

Suite à une détérioration sécuritaire dans la région et à la fermeture de nombreuses ambassades à l'été 2012, les étrangers étaient très exposés. [...] Les collaborateurs expatriés de Lafarge ont quitté la Syrie pour assurer leur sécurité."
LafargeHolcim, Telle est la réponse de Lafarge sur le départ des expatriés de son site, dès 2012. La direction de l'usine s'exile au Caire, en Égypte. Seuls restent les travailleurs locaux.
7

2013 : l'inexorable progression des djihadistes

En 2013, toutes les multinationales ont quitté la Syrie. Chez Lafarge, la production ralentit mais se maintient: on y produit encore 6000 tonnes de ciment par jour, 40% de moins qu'en 2012. Mais le ciment se vend deux fois plus cher. Au printemps, le groupe djihadiste encore dénommé "État islamique en Irak et au Levant", prend peu à peu le contrôle du nord de la Syrie, chassant les autres groupes rebelles. Le régime syrien perd l'autorité sur le secteur comme sur les raffineries qui s'y trouvent. Lafarge, qui a besoin de pétrole, "doit" transiger avec les divers groupes armés.

En 2013, toutes les multinationales ont quitté la Syrie. Chez Lafarge, la production ralentit mais se maintient: on y produit encore 6000 tonnes de ciment par jour, 40% de moins qu'en 2012. Mais le ciment se vend deux fois plus cher. Au printemps, le groupe djihadiste encore dénommé "État islamique en Irak et au Levant", prend peu à peu le contrôle du nord de la Syrie, chassant les autres groupes rebelles. Le régime syrien perd l'autorité sur le secteur comme sur les raffineries qui s'y trouvent. Lafarge, qui a besoin de pétrole, "doit" transiger avec les divers groupes armés.

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2014 : quand Lafarge paie Daech

"Prière d'autoriser le ciment venant de Lafarge à passer les barrages"
Daech, sur un des laissez-passer vendus aux employés de la cimenterie
"Prière d'autoriser le ciment venant de Lafarge à passer les barrages"
Daech, sur un des laissez-passer vendus aux employés de la cimenterie, Entre juin 2013 et mars 2014, Daech prend le contrôle de toute la zone qui cerne la cimenterie de Lafarge: d'Alep à l'ouest à Deir ez-Zor à l'est, et de Manbij au nord à Raqqa au sud. Dès lors, toute personne se rendant à l'usine ou en sortant bénéficie d'un laissez-passer établi sur papier à en-tête de Daech. De tels arrangements permettent à Lafarge de poursuivre son activité jusqu'au 19 septembre. Ce jour-là, Daech attaque l'usine et en prend le contrôle. Sans aucune victime, mais sans aucune préparation, Lafarge quitte enfin la Syrie.
9

2015 : les attentats de Daech

Jusqu'ici actif surtout en Syrie et en Irak, Daech commet ses premiers attentats dans des pays occidentaux. La France est visée à de nombreuses reprises en 2015, de la policière tuée à Montrouge, en janvier, aux massacres de novembre 2015. Ce sont les pires attentats de son histoire. Daech, qui se finance en pillant les banques et les ressources du Moyen-Orient, recule en Syrie.Getty Images

Jusqu'ici actif surtout en Syrie et en Irak, Daech commet ses premiers attentats dans des pays occidentaux. La France est visée à de nombreuses reprises en 2015, de la policière tuée à Montrouge, en janvier, aux massacres de novembre 2015. Ce sont les pires attentats de son histoire. Daech, qui se finance en pillant les banques et les ressources du Moyen-Orient, recule en Syrie.

10

21 juin 2016 : les révélations du "Monde"

Le quotidien Le Monde publie une longue enquête démontrant que "la cimenterie du groupe français à Jalabiya s’est approvisionnée et a payé des taxes à Daech en 2013 et 2014, pour continuer de fonctionner pendant la guerre".

Le cimentier aurait versé quelque 20 000€ par mois aux djihadistes pour assurer sa sécurité. Les fonds transitaient par un intermédiaire, Ahmad Jaloudi. Via un e-mail en "lafarge.fr", il évoque le sujet avec le patron de l'usine syrienne Frédéric Jolibois et le directeur sûreté du groupe, Jean-Claude Veillard, à Paris.

Un autre courriel, du 9 septembre 2014, alerte Lafarge sur un retard de paiement de pétrole: « Essayez s’il vous plaît de comprendre qu’il s’agit de l’argent de fournisseurs qui travaillent avec l’armée islamiste la plus forte sur le terrain. Lafarge ne doit pas les faire tourner en bourrique », écrit l'interlocuteur.

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Septembre 2016 : plainte de Bercy contre Lafarge

La plainte du ministère de l'Économie, déposée en septembre 2016 mais rendue publique en janvier suivant, porte sur une interdiction d'acheter du pétrole dans ce pays, édictée par l'Union européenne en 2012 dans le cadre d'une série de sanctions contre le régime de Bachar el-Assad. Les douanes enquêtent et auditionnent tous les dirigeants et responsables du dossier.

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15 novembre 2016 : une plainte pénale déposée

"La mise en cause d'une entreprise dans des faits de financement de ce qui est considéré aujourd'hui comme la barbarie la plus absolue, c'est une première", insiste l'avocat William Bourdon, président et fondateur de l'ONG Sherpa, qui lutte contre la criminalité économique. Sherpa dépose plainte au pénal avec constitution de partie civile. Après avoir réuni 11 plaignants, tous ex-employés de Lafarge en Syrie, elle accuse le cimentier de "financement du terrorisme" et de "complicité de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité".

13

15 novembre 2016 : Lafarge se défend

En Syrie comme ailleurs, la priorité du groupe a toujours été la sécurité de nos collaborateurs et de leurs familles. Pour les Syriens, l’usine de Jalabiyah avait un rôle vital car elle leur fournissait les matériaux de construction essentiels."
Le groupe LafargeHolcim, Lafarge, qui a fusionné en 2015 avec le Suisse Holcim, réagit immédiatement et annonce toutefois l'ouverture d'une enquête interne.
14

Mars 2017 : Lafarge reconnaît avoir payé Daech

C'est un communiqué surprenant que publie LafargeHolcim le 2 mars 2017: après un audit interne, le géant reconnaît des mesures "inacceptables" prises "pour poursuivre les activités de l'usine".

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La chute du directeur général de Lafarge

Eric Olsen, ex-DG de Lafarge
"Je n'ai jamais été impliqué, ni même informé d'actes répréhensibles. [...] Je pense que mon départ contribuera à ramener la sérénité."
Eric Olsen, ex-DG de Lafarge, Les conclusions de l'audit interne ont des conséquences: plusieurs têtes tombent chez Lafarge, dont la principale. à l'été 2017, le PDG est démis de ses fonctions.
AFP
16

14 juin 2017 : l'enquête confiée à trois juges

Outre l'enquête des douanes, qui se poursuit, l'enquête pénale est confiée à trois juges d'instruction - dont un juge antiterroriste. Une première dans les annales judiciaires, qui conforte les accusations de l'ONG Sherpa, représentant les victimes de crimes économiques.

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La France a-t-elle poussé Lafarge à rester ?

Le Quai d'Orsay nous dit qu'il faut tenir, que ça va se régler." [...] "Tous les six mois, on allait voir le Quai d’Orsay qui nous poussait à rester."
Plusieurs hauts responsables de Lafarge, Citées par "le Monde", les déclarations des responsables de Lafarge, en France comme en Syrie, affichent un point commun: l'entreprise serait restée en Syrie avec l'aval de la France... voire à sa demande.
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Octobre 2017 : Sherpa veut l'audition de Fabius

Pour éclaircir ce point, l'ONG Sherpa demande l'audition par la justice de l'ex-ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ainsi que des deux anciens ambassadeurs de France en Syrie.

Pour éclaircir ce point, l'ONG Sherpa demande l'audition par la justice de l'ex-ministre des Affaires étrangères Laurent Fabius, ainsi que des deux anciens ambassadeurs de France en Syrie.

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Le Quai d'Orsay dément catégoriquement

La position du Quai d'Orsay n'a jamais varié: chaque mois [...], Lafarge a été mis en garde des risques qu'il encourrait à rester sur place, des risques humains, matériels, et judiciaires : les sanctions interdisaient l'achat de pétrole syrien."
La position du Quai d'Orsay n'a jamais varié: chaque mois [...], Lafarge a été mis en garde des risques qu'il encourrait à rester sur place, des risques humains, matériels, et judiciaires : les sanctions interdisaient l'achat de pétrole syrien."
Une source diplomatique, Ce haut responsable du Quai d'Orsay l'assure, comptes rendus de réunion à l'appui: jamais le ministère des Affaires étrangères n'a demandé à Lafarge de rester, bien au contraire.
Getty Images
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Pourquoi Lafarge est-il resté si longtemps ?

  • Les enquêtes se poursuivent: en novembre, Lafarge a été perquisitionné 48 heures. Les deux ex-directeurs du site syrien, Frédéric Jolibois et Bruno Pescheux, et le directeur de la sûreté de Lafarge Jean-Claude Veillard, ont été mis en examen. Le 7 décembre, trois autres cadres, l'ex-DG Eric Olsen, l'ex-PDG Bruno Lafont et l'ex directeur adjoint chargé de la Syrie Christian Herrault.


  • Le cimentier a déjà reconnu une grande partie des faits. Reste à déterminer qui savait quoi, et à définir les raisons qui ont poussé l'industriel à conserver si longtemps son usine sur place.


  • Était-ce pour le profit? Lafarge assure que la cimenterie tournait à perte mais faisait vivre de nombreuses familles. Lors de leur audition par les douanes, des responsables du groupe assurent toutefois qu'il semblait "intéressant" d'être présent "le jour d'après" le conflit... pour reconstruire.

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